Le mardi 28 juillet 2026, la Bourse de Tunis a interrompu ses échanges pendant une heure. Le Tunindex venait de céder 3,47 %, à 19 739,81 points, franchissant le seuil de 3 % qui déclenche automatiquement la suspension prévue à l'article 3.7 du règlement de la cote. Au-delà de 5 %, la séance aurait été arrêtée pour la journée.
Dans son avis officiel, la Bourse n'a donné aucune explication sur ce qui a provoqué la chute. Onze jours plus tôt, le 17 juillet, le même indice avait établi un record historique à 21 552,73 points, en hausse de 60,2 % depuis le 1er janvier.
Disons d'abord ce que ce n'est pas
Ce n'est pas un krach. Perdre 3,47 % après avoir pris 60 % en sept mois, c'est une respiration, pas un effondrement. Même après la séance du 28 juillet, un investisseur entré en janvier reste largement gagnant. Ceux qui titrent à la catastrophe se trompent de scandale — et rendent service à ceux qu'ils croient attaquer, parce qu'un graphique suffit à les contredire.
Le scandale n'est pas la baisse. C'est la hausse.
Une bourse à +60 % dans une économie qui ne croît pas
Une place financière est censée refléter la valeur des entreprises qui y sont cotées. Quand un indice gagne 60 % en sept mois, la question de bon sens est : les entreprises tunisiennes produisent-elles 60 % de plus qu'en janvier ? Vendent-elles 60 % de plus ? Emploient-elles 60 % de plus ? Personne ne le prétend, pas même le gouvernement.
Alors d'où vient l'argent ? De nulle part ailleurs. C'est précisément le problème. L'épargne tunisienne est enfermée : le contrôle des changes l'empêche de sortir du pays, les rendements bancaires réels sont laminés par l'inflation, l'immobilier est hors de portée pour la plupart. Il reste un marché minuscule et peu liquide, sur lequel des sommes inhabituelles viennent se concentrer. Sur la seule semaine du 13 au 17 juillet, 92,4 millions de dinars ont été échangés, soit 18,5 millions par jour — des volumes inédits pour un mois d'été.
Quand beaucoup d'argent poursuit peu de titres, les prix montent. Ça ne s'appelle pas de la croissance. Ça s'appelle une pression sur les prix des actifs, et l'histoire financière en connaît la suite.
Les banques montent parce que l'État emprunte
Le secteur bancaire tire l'indice. Sur cette même semaine de juillet, l'action BNA a bondi de 24,4 %, mobilisant 13,5 millions de dinars d'échanges à elle seule.
Il faut comprendre d'où vient la rentabilité de ces banques. Faute d'accord avec le FMI, l'État se finance massivement auprès du système bancaire local. La dette publique atteint 82,1 % du PIB, pour un déficit budgétaire de 5,2 %. Les banques prêtent à l'État, à des conditions confortables, avec un risque que personne ne veut regarder en face. Leur santé apparente ne vient pas du financement de l'économie productive : elle vient du financement du déficit.
Le corollaire est brutal, et il est documenté : ce que les banques prêtent à l'État, elles ne le prêtent pas aux entreprises. Le crédit au secteur privé se tarit, ce qui plafonne la croissance au niveau de la simple survie. Autrement dit, la Bourse célèbre le mécanisme même qui étouffe l'économie réelle.
Les banques ne montent pas parce que le pays produit. Elles montent parce que l'État emprunte. C'est le thermomètre qu'on prend pour un remède.
Pendant ce temps, l'épargne des gens disparaît
Le taux d'épargne national rapporté au PIB s'est effondré : 10,2 % en 2024, 8 % en 2025, 7,2 % en 2026. La Banque centrale maintient son taux directeur à 7 % face à une inflation sous-jacente autour de 4,9 %.
Ces deux séries de chiffres, mises côte à côte, disent tout. D'un côté un indice boursier qui s'envole. De l'autre un pays où les ménages n'arrivent plus à mettre de l'argent de côté, parce que le revenu passe entièrement dans la 9ofa. La Bourse et la vie quotidienne ne décrivent plus le même pays.
Ce que le pouvoir en dira
Guettez la formule, elle viendra : « la confiance des investisseurs dans les choix économiques du pays ». Elle est déjà prête. Un indice à +60 % est un cadeau de communication pour un gouvernement qui n'a rien d'autre à montrer — ni croissance, ni recul du chômage, ni baisse des prix.
Ce sera une inversion complète. Si la Bourse s'envole, ce n'est pas parce que l'économie va bien : c'est parce qu'elle va assez mal pour que l'argent n'ait plus nulle part où aller. Le contrôle des changes qu'on présente comme une défense de la souveraineté est aussi ce qui enferme l'épargne. La dette intérieure qu'on présente comme une indépendance vis-à-vis du FMI est aussi ce qui assèche le crédit aux entreprises. On a fabriqué un thermomètre qui monte quand le malade a de la fièvre, et on vient nous expliquer qu'il guérit.
Et le silence, alors ?
La Bourse de Tunis a suspendu la cotation d'un marché tout entier sans dire pourquoi. Sur une place où l'épargne de petits porteurs vient d'affluer, l'absence d'explication n'est pas un détail de procédure : c'est un manquement. Le régulateur, lui aussi, doit des comptes — sur la surveillance des volumes anormaux, sur les mouvements des initiés, sur ce qui s'est joué entre le sommet du 17 juillet et le décrochage du 28.
Parce qu'on connaît la fin de ce genre d'histoire. Ceux qui savent vendent en haut. Ceux qui ont vu les titres des journaux célébrer un record entrent en dernier, tout en haut, avec l'épargne d'une vie. Et quand la correction arrive, on leur explique qu'ils ont pris un risque.
Les questions à poser
- Quelle part de la hausse du Tunindex s'explique par les résultats des entreprises, et quelle part par le simple afflux d'épargne captive ?
- Quelle est l'exposition exacte de chaque banque cotée à la dette de l'État, et que vaut cette dette si l'État devait renégocier ?
- Pourquoi la BVMT n'a-t-elle pas expliqué la séance du 28 juillet, et le CMF a-t-il ouvert une analyse des mouvements précédant le décrochage ?
- Combien de petits porteurs sont entrés sur le marché depuis janvier, et à quel niveau moyen ?
Aucune de ces questions n'exige de trahir un secret. Toutes les réponses existent, dans les états financiers publiés, dans les rapports de la Banque centrale, dans les statistiques de la Bourse. Il suffit de vouloir les regarder.

