
Mercredi 29 juillet 2026, à l'ouverture d'une séance plénière, le président de l'Assemblée des représentants du peuple Ibrahim Bouderbala a averti que « l'utilisation des téléphones portables à l'intérieur de la salle des séances plénières est strictement interdite ». Il a précisé que toute violation « sera immédiatement signalée au ministère public » et que l'interdiction « sera appliquée avec la plus grande rigueur ».
La séance portait sur deux projets de loi approuvant des conventions de garantie au profit du Groupe chimique tunisien, destinées au financement d'importations d'engrais.
Ce que dit exactement cette phrase
Interdire les téléphones en séance est une mesure d'ordre banale, appliquée dans beaucoup de parlements. Ce qui ne l'est pas, c'est la sanction annoncée. Un manquement à la discipline interne relève du règlement de l'Assemblée et de ses instances : rappel à l'ordre, retrait de parole, sanction disciplinaire. Le président de l'ARP, lui, annonce le procureur.
Transférer au pénal ce qui relève du disciplinaire change la nature du rapport entre un élu et l'institution qui l'accueille. Le député ne s'expose plus à une remontrance de ses pairs, mais à une procédure judiciaire. Et comme un téléphone sert d'abord, dans un hémicycle, à filmer et à diffuser, la mesure produit un effet très concret : ce qui se passe en séance ne sortira que par les canaux officiels.
La séquence, et c'est elle qui compte
Pris isolément, l'épisode se discute. Replacé dans les derniers mois, il s'éclaire :
- Des journalistes se voient refuser l'accès à une plénière — Bouderbala assure alors que cela « ne se répétera pas ».
- Juin 2026 : plusieurs demandes de levée d'immunité visent des députés ; les dossiers sont examinés à huis clos, et l'Assemblée approuve la levée pour dix d'entre eux.
- 13 juillet : le vote sur les prêts à la STEG est reporté ; des députés dénoncent un scandale et accusent le président de l'Assemblée de vouloir peser sur le scrutin.
- 27 juillet : une plénière sur les coupures d'eau et d'électricité se tient sans le gouvernement.
- 29 juillet, le matin même : une motion invitant Kaïs Saïed à venir présenter sa vision stratégique est refusée dès le bureau d'ordre — elle n'est même pas enregistrée.
- 29 juillet : les téléphones sont interdits, sous peine de signalement au parquet.
Mis bout à bout, ces faits dessinent autre chose qu'une série de décisions administratives. La presse ne rentre pas, les dossiers sensibles passent à huis clos, le gouvernement ne vient pas s'expliquer, une motion visant le président ne franchit pas le guichet d'enregistrement, et désormais les élus eux-mêmes ne peuvent plus documenter ce qu'ils voient. Chaque canal par lequel une information pouvait sortir de l'hémicycle a été refermé, l'un après l'autre.
Un parlement dont on ne peut rien filmer, où la presse n'entre pas et où le gouvernement ne vient pas s'expliquer, ne contrôle plus rien. Il enregistre.
Ce qu'on peut opposer, et ce que ça ne règle pas
La défense est prévisible et pas absurde : la dignité des débats, la lutte contre les extraits sortis de leur contexte qui circulent sur les réseaux, le respect d'un règlement intérieur qui existe. Un hémicycle n'est pas un plateau de télévision, et le rappel à l'ordre est légitime.
Mais cette défense laisse deux questions ouvertes. D'abord, pourquoi le procureur plutôt que le bureau de l'Assemblée : quelle infraction pénale, exactement, commet un député qui filme une séance publique ? Ensuite, si l'objectif est la dignité des débats, pourquoi les mesures prises depuis des mois vont-elles toutes dans le même sens — celui de réduire ce qui est visible de l'extérieur, jamais d'en augmenter la qualité ?
Pourquoi ça ne concerne pas que les députés
Un parlement est le seul endroit où le débat contradictoire est censé être public par construction. C'est là que le budget se vote, que les emprunts s'approuvent, que le gouvernement rend des comptes. Quand cette publicité se referme, le citoyen ne perd pas un spectacle : il perd le seul point d'observation qu'il possède sur ce qui est décidé en son nom.
Et il y a une ironie qu'il faut souligner. Ce Parlement, celui de 2022, a été élu avec 11 % de participation. Il porte déjà une légitimité fragile. Plutôt que de la reconquérir en s'exposant davantage — en montrant qu'on y travaille, qu'on y débat, qu'on y résiste parfois — on choisit de fermer les volets. Un pouvoir qui craint d'être filmé n'a pas peur de la déformation. Il a peur de l'exactitude.
Deux choses à surveiller dans les jours qui viennent : si un signalement au parquet est effectivement déposé contre un député, et sur quel fondement juridique précis. Et si le SNJT ou l'Ordre des avocats se saisissent de la question. C'est là qu'on verra si l'annonce était un avertissement de séance ou l'amorce d'une pratique.

