Le 14 janvier 2011, Ben Ali quitte le pays. Le 25 janvier, la place Tahrir se remplit au Caire. Le 15 février, Benghazi se soulève. En six semaines, un vendeur ambulant de Sidi Bouzid a réécrit l'agenda politique de toute une région.
En 2019, le Hirak algérien reprend explicitement les répertoires d'action de 2011 : marches du vendredi, slogans sur la dignité, refus des corps intermédiaires. La filiation n'est pas une interprétation, elle est revendiquée par les manifestants eux-mêmes.
Une anomalie régionale
De ces soulèvements, un seul pays est sorti avec des élections compétitives, une constitution négociée et une alternance pacifique. Pas parce que les Tunisiens seraient meilleurs, mais parce qu'une armée peu politisée, un syndicat puissant et un compromis entre islamistes et modernistes ont rendu la chose possible. Cette conjonction n'existait nulle part ailleurs.
Le problème, pour les régimes voisins, n'est pas que la Tunisie soit turbulente. C'est qu'elle ait prouvé que c'était faisable. Un précédent réussi est une menace bien plus sérieuse qu'un chaos : le chaos, on le montre à sa population comme repoussoir. La réussite, on ne peut pas.
La thèse, et ce qui la soutient
D'où une lecture défendue par un certain nombre d'observateurs régionaux : Alger et Le Caire s'accommoderaient beaucoup mieux d'un pouvoir fort et contesté à Tunis que d'une seconde transition démocratique réussie. Pas par affection pour qui que ce soit — par calcul de survie.
- L'effet de contagion de 2011 est documenté, daté, et il a effrayé toutes les chancelleries de la région.
- L'Algérie a accordé à la Tunisie des soutiens financiers et énergétiques publics à plusieurs reprises depuis 2021.
- Plusieurs États de la région ont soutenu politiquement ou financièrement des contre-révolutions après 2013.
- Aucun de ces régimes n'a intérêt à ce que ses citoyens puissent désigner un voisin où ça a marché.
Ce qu'on ne peut pas affirmer
Aucune source publique vérifiable n'établit qu'Alger ou Le Caire aient formulé l'intention de maintenir une personne précise au pouvoir à Tunis. Prêter une intention à un État est une inférence, pas un fait — et il existe une lecture concurrente parfaitement sérieuse : celle du voisinage ordinaire, où l'aide algérienne s'explique par la sécurité frontalière, l'énergie, les flux migratoires et le commerce.
Reste que les deux lectures ne s'excluent pas. On peut aider son voisin par intérêt de sécurité ET préférer qu'il n'invente rien de contagieux. Ce que Zakafouna retient, c'est ceci : dans cette région, la démocratie tunisienne n'a jamais eu beaucoup d'amis parmi les gouvernements. Elle en avait chez les peuples. Ce n'est pas la même chose, et ça ne pèse pas le même poids dans un sommet.
Un précédent réussi est plus dangereux qu'un chaos. Le chaos, on le montre à sa population. La réussite, on ne peut pas.
