Les causes, dans l'ordre
Le chômage des diplômés. Une génération éduquée sans débouché, particulièrement dans les régions intérieures.
Le déséquilibre régional. Investissement, infrastructures et emplois concentrés sur le littoral depuis les années 1970. Sidi Bouzid, Kasserine et Gafsa décrochent — le bassin minier de Gafsa s'était déjà soulevé en 2008.
La corruption et la prédation. Les réseaux familiaux du pouvoir captaient l'accès aux marchés et aux autorisations. Les révélations postérieures et la commission Amor ont documenté l'ampleur du phénomène.
L'humiliation quotidienne. Le geste de Bouazizi n'est pas seulement économique : la confiscation de sa marchandise et l'impossibilité d'obtenir réparation renvoient à un rapport à l'administration et à la police vécu comme humiliant. « Dignité » — *karama* — est le mot central des slogans.
Six semaines
Du 17 décembre 2010 au 14 janvier 2011. Le mouvement part de Sidi Bouzid, s'étend à Kasserine et Thala où la répression fait de nombreux morts, gagne Sfax puis Tunis. L'armée, sous le commandement du général Rachid Ammar, ne réprime pas les manifestations — un facteur décisif, même si les récits sur son rôle exact restent débattus.
Le 13 janvier, Ben Ali annonce à la télévision qu'il « a compris » et promet de ne pas se représenter en 2014. Le 14, la manifestation avenue Bourguiba scande « dégage ». Le soir même, il quitte le pays.
Ce qu'il en reste, quinze ans après
Obtenu : la liberté d'expression et d'association, des élections réellement compétitives pendant une décennie, une société civile dense, la fin de la police politique dans sa forme antérieure, un travail de justice transitionnelle engagé.
Non obtenu : le travail et la dignité économique — les deux premiers mots du slogan. Le déséquilibre régional s'est maintenu, le chômage des jeunes a augmenté, la corruption s'est décentralisée plutôt que disparue selon plusieurs observateurs.
C'est ce bilan asymétrique — libertés gagnées, conditions matérielles dégradées — qui explique pourquoi une partie des Tunisiens a pu accueillir favorablement une rupture avec l'ordre post-2011, et pourquoi une autre partie y voit la perte du seul acquis réel.
